Article paru dans LE JOURNAL DU DIMANCHE du 28 juin 2009
Vins des dieux terroirs des hommes
Bernard Pivot
de l'académie Concourt
• Ce n'est pas parce que nous vivons dans un Etat laïc que nous devons oublier ou nier ou occulter les relations historiques du vin et du christianisme. L'un et l'autre sont constitutifs de notre identité nationale. Un athée, buveur d'eau ou de Coca-Cola, n'en peut mais : il est aussi l'héritier de la boisson et de la religion, qui ont dominé la France depuis le haut Moyen Age et qui, en dépit de la baisse de la consommation du vin et de la fréquentation des églises, continuent d'être sociologiquement majoritaires.
Telle est l'une des réflexions que provoque la lecture du rigoureux et cependant capiteux livre de Jean-Robert Pitte : Le Désir du vin -A la conquête du monde. Ou comment le jus fermenté du raisin, depuis sa naissance en Géorgie peut-être - c'est dans ce pays qu'en ont été retrouvées les traces les plus anciennes, il y a environ huit millénaires -, a essaimé sur toute la planète. Et surtout pourquoi et comment vin et religion sont liés depuis l'origine. Jean-Robert Pitte a raison d'avancer que le mythe de la faute originelle et du paradis perdu se comprendrait mieux si Adam avait un peu trop forcé sur les fruits de la vigne plutôt que manger une pomme.
En Egypte comme en Mésopotamie le vin était la boisson des dieux, des hommes riches ou vaillants. Les hommes ordinaires, les femmes et les esclaves n'y avaient pas droit. De même en Grèce et à Rome. Le culte de Dionysos avec le cratère rempli de vin coupé d'eau, qui passait d'un convive à un autre, annonçait la messe et le rituel de la communion sous les deux espèces, le pain et le vin, celui-ci également coupé d'eau. Saint Paul redoutait les confusions. Aux chrétiens de Corinthe: « Vous ne pouvez boire à la coupe du Seigneur et à la coupe des démons. »
Ce qui est fascinant dans le récit historique de Jean-Robert Pitte, ce sont, même si elles ne sont pas concomitantes, les conquêtes des pays de la Méditerranée par le vin et par le christianisme. Beaucoup plus tard, qui sauvera la viticulture en Occident? Les évêques et les moines. La découverte du Nouveau Monde et l'arrivée de missionnaires entraînent la plantation de vignes, car il faudra du vin pour dire la messe. Au début du XIXe siècle, un pasteur anglican puis un évêque catholique plantent les premiers pieds de vigne en Nouvelle-Zélande. Bu modérément, le vin est signe de santé, de culture, d'hospitalité, de religion. Mieux, « au fil des siècles, s'impose une vision catholique du vin. »
Ancien président de la Sorbonne, spécialiste de la géographie culturelle, en particulier viticole (Le Vin et le Divin, Fayard ; Bordeaux Bourgogne, les passions rivales, Pluriel), Jean-Robert Pitte explique pour quelles raisons la route de la soie est restée longtemps fermée au vin et comment, grâce à quels personnages et dans quelles circonstances - sujet neuf sur lequel il est d'une précision de caviste - le Japon et la Chine se sont tardivement ouverts au risque stimulant de la production et au plaisir de la consommation. Comme en Occident, le goût du bon vin s'est d'abord développé chez les gens riches et cultivés, puis a gagné les classes moyennes, qui ont découvert ses jouissances exotiques et savantes. Du vin religieux on est passé au vin profane, du vin missionnaire au vin spéculatif. Les Français ont beaucoup investi dans des vignobles sur les cinq continents et nous avons appris cette semaine qu'un holding chinois a acheté un vignoble bordelais de Fronsac, le château-richelieu...
Après s'être fait le guide du vin dans le temps et dans l'espace, Jean-Robert Pitte pose son verre. Le remplit d'une jolie appellation française, le goûte, apprécie, et, dans le dernier chapitre de son livre, fait un éloge combatif du terroir. Il n'est pas vrai que celui-ci n'est l'expression que des grands vins coûteux. Hormis les producteurs industriels de déshonorants picrates, tous les vignerons, même les plus modestes, doivent miser sur la qualité, la spécificité de leur vin, et fonder leur avenir, leur survie pour certains, sur les vertus de leur terroir. Ce n'est pas en imitant les pays qui inondent les marchés de vins de cépages sans feu ni lieu que la viticulture française se sauvera. Le terroir est une signature, une identité, un engagement, une profession de foi. Le terroir est ce qui donne « une profondeur culturelle à l'acte de boire du vin ». Cela était déjà vrai dans l'Antiquité.
Le Désir du vin, à la conquête du monde, de Jean-Robert Pitte, Fayard, 333p., 25 €.
Lire aussi A la table des dieux (Fayard, 12 €), recueil de ses chroniques sur l'histoire de l'alimentation parues dans Le Monde des religions.
Pourquoi la religion et le jus fermenté du raisin sont liés depuis l'origine, un récit de Jean-Robert Pitte
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